Mousse Boulanger, le 1er février

Mousse Boulanger lisant de la poésie

« Et lorsque vous saignez, je saigne.

Et je meurs dans vos mêmes liens. »

Aragon

Mousse Boulanger, ancienne journaliste et animatrice RSR, comédienne, auteur et poète s’assoit autour de la table avec, devant elle, la pile des œuvres d’une vie. Des recueils de poésie, des manuels didactiques, des contes pour enfants, des nouvelles, des récits sur la mythologie grecque et des romans.

« La solitude n’est pas une maladie, mais un grand bonheur », lance Mousse Boulanger alors que l’assemblée tente une définition de la solitude, thème de la soirée. Ce mot angoisse les âmes car il est trop souvent mal interprété et renvoie automatiquement au fait de se retrouver seul. Est-ce que la solitude ne serait pas un état précis qui n’aurait rien à voir avec le simple fait d’être seul ?

Parmi les écrits de l’artiste, un seul titre intègre le terme « solitude ». Il s’agit du recueil de poésie le collier des solitudes. Si Mousse Boulanger s’est énormément diversifiée dans les genres, elle souligne la poésie comme « moyen de se connaître, de réfléchir sur soi, d’aller voir à l’intérieur ».  La solitude est donc « un besoin vital » pour créer et, si elle n’est jamais négative, le fait d’écrire ne naît jamais non plus d’une souffrance, mais d’une tension que l’artiste peut éprouver en observant ses propres sentiments ou ceux d’autrui.

Mousse Boulanger a souvent été témoin du malheur des autres et, devant la force de ces gens infortunés, elle n’a pu que s’incliner et s’inspirer pour écrire. La petite Emma raconte la vie douloureuse d’une femme dont le parcours a été terrible, mais qui ne s’est jamais plaint de sa situation. Mousse Boulanger se révolte aussi contre des tragédies plus universelles. Dans Si ce n’est le passant, elle s’approprie les mythes grecs pour dénoncer l’intolérable : dictature, répression, censure et torture. Le récit Pareils aux grains de sable réinvente le mythe de Prométhée pour évoquer le coup d’Etat du 11 septembre 1973 par Pinochet qui a engendré, au-delà de bien des horreurs, la mort du compositeur révolutionnaire Victor Jara dont les mains ont été brisées à coups de crosse.

Mousse Boulanger, dans son amour de la solitude, crée bel et bien pour partager. Enfant, elle était surnommée « la solitaire ». Plus tard, elle n’était, selon ses dires, jamais du même avis que ceux qui dirigeaient. En parlant de Antigone now, l’auteur lance  : « on n’a jamais eu le droit de faire dire merde à Antigone… ». Et c’est bel et bien ce qu’elle a fait dans ce récit !

La poésie revient toujours au premier plan des préférences de Mousse Boulanger. Qu’apporte-t-elle de plus et pourquoi est-elle si profondément liée à la solitude ? « La poésie est un virus incurable. C’est ce qu’il y a de plus secret, c’est ce qu’on a de plus essentiel. ». Et la solitude ? « Elle est inévitable, mais pas toujours assumée. Même quand nous sommes avec quelqu’un que nous aimons, nous pouvons nous sentir parfois très seuls. »

La solitude ne serait-elle donc pas cet état miroir dans lequel nous aurions le temps de nous observer ? Fuir la solitude est-ce renoncer à une part de notre être et éviter de se rencontrer pour de vrai ? Accueillir la solitude est-ce un moyen pour mieux aller vers l’autre ? La solitude est solitaire, mais jamais individualiste. D’ailleurs, dans une courte nouvelle d’Albert Camus, Jonas ou l’artiste au travail, on peut s’étonner de la confusion entre les mots  « solitaire » et « solidaire » laissés en héritage par l’artiste.

Carole Dubuis

Les autres ouvrages cités lors de la soirée :

L’oiselière, Mousse Boulanger

Les nouvelles solitudes, M.-F. Hirigoyen

Pessoa, théâtre complet

Manque et plénitude, Jean-Yves Leloup

Auteurs cités :

Emilie Dickson

Alejandra Pizarnik

Alfongina Storni

Rencontre « Tulalu !? » du 19 octobre 2009 : hommage à Jacques Chessex

Jacques Chessex est décédé le 9 octobre 2009. Miguel, Stéphanie et moi n’avions jamais rien lu de cet auteur, pourtant nous connaissions tous cette figure. Cet écrivain si présent dans le paysage qu’on finissait par l’oublier. Cet artiste dont les livres étaient moins connus que ses frasques et qui n’invitait pas l’envie de lire ses œuvres. Effrayés par la perte soudaine de ce prix Goncourt bien de chez nous, mais tellement étranger, nous avons décidé d’organiser une soirée « hommage » le 19 octobre au Zinéma. Nous souhaitions comprendre ce personnage et le découvrir.

hommage à Jacques Chessex, 19 octobre 2009 au Zinéma

Autour de la table, Mousse Boulanger, écrivaine, comédienne et, surtout, grande amie de Jacques Chessex. Un autre de ses amis précieux, Jean-Claude Boré, est présent. Pour introduire le parcours de l’auteur, Daniel Maggetti, professeur à l’Université de Lausanne. Le reste du comité est minime, mais il est très attentif aux propos qui accompagnent la mort de ce poète exigeant.

L’exigence : c’est probablement le mot clé de la soirée qui orne le départ de Jacques Chessex mort entouré de littérature à la bibliothèque d’Yverdon. Il se levait tous les matins à 4h pour écrire. Il commençait par composer un poème en s’inspirant de la nature qui s’offrait à lui depuis les fenêtres de sa maison de Ropraz. « Je n’ai pas d’imagination », avouait-il. Peut-être est-ce pour cette raison que le moindre fait divers servait sa création ? L’exemple est parlant en ce qui concerne « Un juif pour l’exemple » qui raconte le destin d’un Juif qui évolue dans l’antisémitisme assassin de Payerne. Ce livre valut à Chessex des menaces de mort : « Si tu remets les pieds à Payerne, on te crève ! ». Le meurtre du pauvre homme, choisi pour l’exemple, est décrit de façon froidement anatomique. Le point de vue sur la scène est très distant ce qui permet au lecteur de lire le texte sans avoir envie de vomir. On y trouve même une certaine esthétique tant les mots comblent l’horreur de la réalité. Précision, rigueur et formules : une exigence donc dans le choix des thèmes abordés et dans la manière de les traiter.

Exigence, également, envers lui-même. Depuis tout jeune, une seule envie : égaler Flaubert, devenir célèbre et être réputé. C’est cette exigence sûre d’elle-même qui pouvait pousser les gens à détester Chessex soupçonné d’orgueil ! Il s’en fichait. Il savait, lui, qu’il était un génie. Génie oui, mais au Pays de Vaud qu’il n’a jamais véritablement quitté. Quand son père met fin à ses jours, Chessex se résout à aimer ce qu’il avait toujours haï. A défaut du père, il s’est mis à chérir la terre : « Pour écrire, il faut avoir son carré de terre ».

Jacques Chessex réinventait l’histoire. Il créait des scénarios qui s’étaient sûrement réalisés dans la vie. Il racontait des secrets. Avec, toujours cette beauté de la naissance et de la vie saupoudrée par l’angoisse de la mort. Avec aussi, cet espoir persistant : Dieu.

Au terme de la soirée, Mousse Boulanger lit des poèmes issus du recueil « Dialogue au bord d’une rivière ». Dans la splendeur de cette lecture ponctuée d’émotions, c’est toute l’œuvre d’un grand auteur romand que nous apprenons. Une seule envie dorénavant. Celle de révéler aux gens : lisez Jacques Chessex !

Carole Dubuis

archives