Thomas Sandoz: que faire d’une souffrance ?

« C’est l’orgasme de la haine. C’est s’entre-aimer quand même, la colère ».

Extrait de « La colère » d’Allain Lepreste

Docteur en psychologie, épistémologue et écrivain, Thomas Sandoz était l’invité de Tulalu le 6 juin dernier. Après la publication de sa thèse « La vraie nature de l’homéopathie » chez PUF, il écrit neuf autres livres dont « Histoire parallèle de la médecin », édité chez Seuil. L’auteur, originaire de la Chaux-de-Fonds, a aussi été vice-président de l’AdS (association des auteurs et autrices suisses). Fin connaisseur de la politique culturelle fédérale, il défend les droits des auteurs et se bat pour la reconnaissance du métier. Il a aussi écrit une biographie sur le poète-interprète Allain Leprest et publié « Derrick où l’ordre des choses », retraçant le parcours et les motivations du réalisateur Reinecker.

Thomas Sandoz est aussi un auteur de prose. Parmi ses récits, on trouve « La Fanée » aux éditions G d’encre et « Même en terre » aux éditions d’autre part. Ces deux ouvrages abordent le thème de la souffrance.

Pour écrire, l’auteur fait appel à ses trois composantes: l’intime (l’expérience propre), l’empathie (ce qu’on voit dans l’entourage) et l’imagination. « Une vraie fiction, dit-il, contient ses trois sources d’inspiration ».

Comment faire face à une faiblesse de santé, à une souffrance psychique ou encore à celle d’autrui ? Dans « La Fanée » ou « Même en terre », les protagonistes souhaiteraient être ailleurs, mais ils sont « coincés » dans un monde qui les conduit vers la folie ou la mort. Parce qu’ils sont confrontés à de trop grandes souffrances. Dans « Même en terre », un jardinier travaillant dans un cimetière s’occupe des tombes d’enfants décédés. Il sombrera doucement dans la folie. « La Fanée » raconte la descente aux enfers d’une jeune fille. Si une blessure à la main lui pourrit la vie,  son quotidien, entre mutisme du père et ennui profond, la confine au désespoir. Même sa région se meurt à petit feu n’encourageant guère le moral. Extrait:

« Elle tient un bouquet de pissenlits dont les fleurs jaunes se sont déjà changées en douces sphères. Elle souffle sur l’amas beige, créant un désordre silencieux. La brise emporte les graines en essaim. Elle se sent comme un fauve perdant sa crinière d’une simple caresse du vent. Elle est cet équipage jadis prometteur qui s’écrase après une lente chute. Assise au bord de la route, elle balance ses pieds dans la rigole qui sert de bas-côté. Dans son dos, voitures et camions vrombrissent, freinent, klaxonnent. Il suffirait de se coucher pour offrir sa gorge à l’impatience d’une roue. Son sang se mêlerait aux taches d’huile qui ponctuent le bitume. Avant cela, elle dessine avec ses pissenlits chauves les mots qui lui manquent. Une rafale à peine plus forte que les précédentes ramène au caniveau les fragiles lettrines. ».

La description du calvaire de la jeune fille, si belle, contraste avec l’horreur de sa situation. L’écriture de Thomas Sandoz est exacte, franche et d’une beauté presque scientifique, qui soulage la trop grande empathie que l’on pourrait ressentir pour la jeune fille. Grâce à ce style, le lecteur peut continuer sa lecture malgré la violence de l’histoire. A l’image du livre de Jacques Chessex « Un juif pour l’exemple » relatant un meurtre abominable avec élégance et âme de médecin légiste, Thomas Sandoz utilise la précision et la poésie pour dénoncer ce qui révolte et qui ne susciterait que dégoût sans la beauté des mots. Une écriture empathique, scientifique et symbolique. Que faire face à un monde qui se détruit ? Thomas Sandoz met le doigt sur ce qui fait mal, mais enrobe la cruauté de finesse. Il démontre, en harmonisant dureté de l’histoire et beauté du style, les contradictions mêmes de la vie.  A l’image de la colère qui, selon Allain Leprest, se résume à cette sublime phrase: « la colère, c’est cracher du lilas à la gueule des orties ».

Carole Dubuis

Artistes

La comédienne Laurence Morisot a interprété un texte d’Allain Leprest « La colère ». Nous l’en remercions.

Le guitariste Grégoire Giacon a ponctué la soirée de quelques chansons. Merci.

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