Rencontre avec Patrice Duret le 6 décembre

Forêt dans la langue : Patrice Duret

interview de Sylvain Thévoz

Patrice Duret, quand êtes vous tombé dans l’écriture ?

– Dès l’âge de 17, 18 ans, je sentais que ce moyen, l’écriture, était le mien, ou, du moins, pouvait m’apporter passablement. Qu’il y a quelque chose, un territoire, un espace dans les mots avec lesquels, dans lesquels, je peux exprimer « quelque chose » : un bouillonnement, un jus, de la lave, ou du souffle..

A voir votre inlassable production (écriture en continu sur divers supports, cartes postales et dessins), on en vient à se demander s’il vous arrive d’en sortir. Etes-vous parfois jeté hors de ce que Georges Haldas appelait « l’état de poésie » ?

– Justement, actuellement, après la parution de mon dernier recueil, cet état parfois quasi frénétique semble s’être calmé. Heureusement, car j’avais parfois l’impression d’une fuite en avant.. Je voulais m’en extraire. Retrouver un langage plus profond, plus posé. Et pour ce faire, j’essaye vraiment, cet été, de ne RIEN faire.

Votre écriture porte une trace jubilatoire presque juvénile parfois, une innocence de la création qui semble liée à un véritable émerveillement devant le monde et le pouvoir de la langue. Cette langue que vous portez, la revendiquez-vous comme vôtre ou vous est-elle offerte ?

– Question intéressante, bien que curieuse. Une langue est toujours « à soi » si on l’écoute vraiment. Encore faut-il l’écouter vraiment ! Dans une attention trop soutenue au langage (plus qu’à « soi »), on peut tomber dans un académisme, à une écriture léchée, qui n’est plus vraiment personnelle. .. Mais je ferai la différence entre « langage » et « voix ». J’essaye, pour ma part, d’être attentif à ma « voix », à ce qui s’écoule de soi « avant » le langage normé. D’être attentif à un écoulement de voix. Ce qui peut me conduire à des impasses : un langage pas toujours maîtrisé, une écriture qui sort de l’axe, une écriture un peu éthérée. Comme je sens ce piège, j’essaye de calmer le jeu, de tenter de faire taire la plume pendant un laps de temps.
Pour répondre plus précisément, quand il y a véritable « écoulement », c’est bien une sorte de voix « offerte ». Offerte par qui ? C’est bien là le cadeau, un cadeau qui me dépasse, qui viendrait d’une zone où je n’ai pas toujours toute la maîtrise

Vous avez publié trois livres aux éditions Zoé : Décisif en 1997, Le Chevreuil (Prix Pittard de l’Andelyn- Découvertes 2005, Prix Edouard Rod 2006), puis enfin Les Ravisseuses il y a deux ans où les thèmes majeurs sont les femmes, les bêtes et l’évasion. Vous sentez-vous enfermé dans le monde d’aujourd’hui, ou plutôt, à l’étroit ? Cette langue que vous portez vous est-elle avant tout un outil de fuite ou de rencontre ?

-Je me sens un peu à l’étroit, oui, c’est bien ça. Besoin d’espace (d’espace réel : la nature, les GRANDS espaces), mais, paradoxe : besoin de se cacher devant une feuille blanche pour les retrouver, ces espaces. Retrouver les éléments qui m’ont procuré un part d’émerveillement, oui, expériences humaines, observations, etc.
L’écriture est bien un lieu de fuite ET de rencontre. Elle me sert à fuir le monde – mais pour mieux y revenir une fois le processus accompli. S’écarter du monde pendant le temps de l’écriture et, une fois le livre publié, transmettre ce « pavé de fuite » pour tenter de rencontrer les autres. Rencontrer pour parler de cet acte de fuite, aussi.

Vous semblez osciller entre une force brute, animale, et des formes de psychologisation et de sensibilité poussées. Est-ce que votre écriture est une recherche pour nouer ensemble ces deux espaces de la pulsion et de la réflexion, de l’animalité en nous et du pur esprit, ou au contraire développez-vous une recherche esthétique se saisissant de thèmes porteurs mais principalement symboliques ?

– L’écriture, je pense, participe à/de toutes nos pulsions : des plus fines aux plus brutes. Parfois elles aident à évacuer le trop-plein d’animalité, parfois elles le font surgir (rugir). J’écris pour (me) comprendre, bien sûr, mais aussi pour expérimenter, comme des acteurs qui passent d’un rôle tragique à un rôle plus léger…


En fait, c’est un peu la question de l’authenticité que je soulève. Dans le sens suivant : est-il nécessaire de croire à ce qu’on écrit pour l’écrire, ou plutôt : la langue a-t-elle pour fonction de faire voir ou de dissimuler en vision ? Car enfin, quant on dit que l’arbre cache la forêt. Que veut-on dire ? Que l’on manque la forêt ou que l’on découvre finalement que l’arbre est forêt et qu’il en joue parfaitement le rôle jusqu’à s’y confondre ?

– Est-ce la question de l’investissement et/ou du recul ? Ecrit-on avec un recul sur que l’on fait (démarche intellectuelle, réflexive) ou « plonge » -t-on pleinement (de manière parfois « brute »), sans savoir exactement ce que l’on est en train d’écrire ? Question de genre.. et d’état d’esprit : quand j’écris un récit à forte connotation autobiographique, je resserre, j’observe – mais quand j’écris de la poésie, je suis un peu dans cet « état de poésie » dont vous parliez à propos de Georges Haldas. Et là, je ne cherche pas à savoir ce qui sort : je plonge (quitte à reprendre et peaufiner ensuite).


Et puis, hormis celles de poète et romancier, vous avez encore une autre casquette qui est celle d’éditeur. Votre maison, crée en 2004 s’appelle « Le Miel de l’ours ». 22 ouvrages sont au catalogue à ce jour. Comment en êtes-vous arrivé à l’édition ? Y voyez-vous une complémentarité avec votre travail d’écrivain ou est-ce complètement un autre travail ?

– Nous allons, en réalité fêter le 25e recueil des éditions du Miel de l’Ours (par un florilège de sonnets romands) ! L’édition, c’est d’abord le besoin de trouver une niche à poésie. Où sont les poètes ? Pas les intellos-qui-se-gaussent : les poètes ! Vous me direz : la marge est fine. Il faut un fond livresque en soi (et donc une part intellectuelle) pour manier de la poésie.. Je voulais éditer des carnets poétiques pour tenter de faire un nouveau nid – pas une chapelle, attention : en gardant la liberté pour préoccupation principale. La liberté de publier des « grands » noms, la liberté de publier des inconnus. Des cachés, des solitaires aussi bien que des médiatiques.. Sans me faire de programme ultra-précis, faire, en gros, ce que j’ai envie et quand l’envie est là ! Attention aux dangers : se faire rattraper par les contingences. C’est un autre travail, mais il est très complémentaire, car j’essaye de le faire toujours dans un même esprit (si faire se peut) de rencontre « en poésie », avec chaque auteur.


Vous êtes aussi poète, avec là aussi plusieurs publication à la clé (l’ours est faillible et Courroies Arrobase frontière publiés dans votre propre maison, et l’exil aux chemises mouillées aux Editions Samizdat(2010). Comment distinguez-vous votre écriture poétique de votre écriture romanesque ? Que signifie pour vous la création en poésie aujourd’hui ?

– Comme je l’explique plus haut, la poésie (la mienne, donc) ne s’écrit pas comme un récit. Il faut lâcher, dans un premier temps. Lâcher toute vigilance, pour être juste dans un état de captation ou l’intellect n’a plus beaucoup de place. Ouvrir un hublot, une vanne, un canal (comme vous voudrez) qui laisse descendre quelque chose sur lequel (dans un premier temps, un premier jet) on n’a pas vraiment prise. Créer de la poésie, c’est se mettre hors case, hors champ – je parle du moment où on écrit ! (Quand vient le moment de penser à la mise en page, de la mise en livre, c’est différent : je me recadre !) Se mettre hors de tout contact pour mieux se retrouver, mieux explorer des zones qu’on ne peut pas explorer en société, dans un mode collectif. C’est une activité intime, l’une des plus intimes que je connaisse. Mais cet état de captation, évidemment, ça ne fonctionne pas tous les jours (je ne parle même pas du résultat). Ensuite, se mettre sur « écoute intérieure », ce n’est pas très reconnu, ici, en Occident. C’est marginal, ça demande de se justifier, puisque ce n’est pas rentable ! Mais c’est une utopie qui me tarabuste : comment faire en sorte que la poésie (on va dire :l’édition de poésie)devienne réellement rentable ? (Oui, oui, vous pouvez m’adresser vos réponses par e-mail!).

Et vous avec aussi une activité de peintre, une pratique frénétique de coloriste. Pouvez-vous dire quelques mots de ce langage par les couleurs que vous explorez ? Quel souffle vous y porte?

– Il y a un lien entre ma pratique des mots et celui des couleurs. Un lien sériel, d’abord : pas un jour sans une tache. J’ai mis au point une pratique de GRILLES, de simples grilles de mots croisés découpées dans le journal et recouvertes de peinture, crayon, collage, puis collées sur une carte (format carte postale). Chaque jour une, un peu comme Opalka qui peint chaque jour sa suite de chiffres.. L’idée de faire un gigantesque fresque qui tiendrait du journal intime en couleurs. Le langage sériel me touche particulièrement (avec les poèmes, c’est un peu du même ordre) : reprendre chaque jour un motif, une forme et le recréer autrement.


Est-ce que la foi joue un rôle dans votre écriture ? Il y a–t-il à votre avis une forme de spiritualité qui est mise en jeu dans votre quête ? Si oui, pensez-vous que l’écriture a aussi pour fonction de la faire advenir ?

–L’écriture est un moyen – et un médium, oui. Ce qu’on capte, quand on écrit (ou quand on crèe, quelle que soit la forme d’art), descend en nous. Je crois en l’humain en tant que canal spirituel. Qu’est-ce que la réflexion ? Rien d’autre qu’une pensée intuitive plus élaborée. Tout serait du domaine de l’intuition ou de ce lien avec ce Quelque-Chose qui nous dépasse, qui relèverait, oui, pourquoi pas, du divin.

Publications
Décisif, Editions Zoé, 1997.
Le Chevreuil, Editions Zoé, 2004.
L’ours est faillible (poèmes précédés d’une « Lettre de Jacques Chessex »), Genève, Le miel de l’ours, 2006.
Les ravisseuses, Editions Zoé, 2008.
Courroies Arrobase Frontières, Le miel de l’Ours, 2009.
L’exil aux chemises mouillées, Editions Samizdat, 2010.

Biographie :
Né à Genève en 1965, Patrice Duret, partage son temps entre l’écriture, la peinture l’édition et le métier de bibliothécaire. En 2004, il fonde les éditions de poésie Le Miel de l’Ours, qui publient depuis leurs débuts des grands noms de la littérature romande (Jacques Chessex, Georges Haldas, Joël Bastard, Vahé Godel) aux côtés de jeunes poètes encore inconnus. Il a désormais trois recueils publiés aux éditions Zoé et qui vont leur chemin. Son dernier ouvrage paru « l’exil aux chemises mouillées » marque une inflexion dans sa quête poétique, marquée par le rythme et une volonté de sortie de soi alliée à des formes brutes de contemplation. Inlassable arpenteur, son désir de vivre, ludique et enjoué, prend des formes séductrices et prophétiques lorsque le temps vire au bleu.

2010

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