Laure Mi Hyun Croset : l’abandon des idéaux

10 06 2011

« Le pire ennemi de l’homme est l’homme frustré. »

Laure Mi Hyun Croset

Une trentaine de personnes autour de Laure Mi Hyun Croset, écrivaine genevoise et invitée de Tulalu le 2 mai dernier. Couleurs 3 est au rendez-vous, captant l’ambiance de ces soirées littéraires lausannoises qui attirent toujours plus de monde. Un reportage en naîtra le lendemain dans “le reportage d’Emilie”:

http://www.rsr.ch/#/couleur3/programmes/tout-le-monde-il-est-beau/?date=03-05-2011

Laure Mi Hyun Croset a choisi d’aborder le thème de l’abandon des idéaux. Elle est l’auteur du recueil de nouvelles « Les velléitaires » où l’on trouve une bande de narrateurs « loosers ». « Ils sont les représentants de notre société contemporaine où l’on a tendance à attendre le moment propice qui ne viendra jamais », explique la jeune femme. « Les velléitaires », c’est donc la critique de tous ces protagonistes qui ont abandonné leurs idéaux par peur. Dans une majorité de nouvelles, ces personnages sont confrontés, le temps d’un instant, à leur lâcheté. Ils flirtent avec la prise de conscience et pourraient retrouver une partie de leur sincérité, mais ils retombent très vite dans leurs travers, illusions ou mensonges. Il y a une dureté dans ces textes très francs et sans fioritures. Ils retournent l’estomac et touchent nos défenses parfois si velléitaires à notre insu. Ils mettent le doigt sur la colère. Celle qui survient au contact de ceux qui ne veulent pas changer ou de sa propre incapacité à évoluer.

“Les velléitaires”, c’est tous ces rêves qu’on n’a pas eu le courage de réaliser et qui pourrissent dans un coin de notre être. Des nouvelles qui réveillent  avant qu’il ne soit trop tard. « Il faut être soi jusqu’au bout », encourage Laure Mi Hyun Croset.

Carole Dubuis

Artiste

 La comédienne Coline Ladeto a enrichi la soirée par un extrait de Dorian Gray. Nous l’en remercions chaleureusement.

Oeuvre

“Les velléitaires”, Laure Mi Hyun Croset, éditions Luce Willequin

Œuvre citées durant la soirée

 “Madame Bovary”, Flaubert





Antonio Albanese : la pragmatique du langage

10 06 2011

« Ecrire, c’est nouer des histoires ».

Antonio Albanese

Antonio Albanese était l’invité de Tulalu le 4 avril dernier. Auteur de « La chute de l’homme » et lauréat du prix des auditeurs de la Radio Suisse romande en 2010, l’écrivain a plus d’une corde à son arc. Licencié en Lettres avec un certificat en HEC, il est actuellement professeur au gymnase de Beaulieu à Lausanne et donne des cours d’histoire de l’art à l’ECAL. Mais Antonio Albanese est aussi guitariste. Il s’est formé aux Etats-Unis.

L’auteur a choisi le thème de la pragmatique du langage. Parce que « nous habitons un monde que nos paroles inventent », précise-t-il. Et que la littérature, c’est avant tout « reconstituer un contexte ».

« La chute de l’homme » raconte l’histoire de trois amis qui se lancent le défi de commencer un roman. L’un d’entre eux, le narrateur, se prend sérieusement au jeu et entame un roman sur une enquête menée par un historien de l’art. Par un subtil travail de mise en abyme, la genèse de la création artistique du narrateur, l’histoire qu’il invente ainsi que sa propre vie se confondent. Le lecteur réalise qu’il existe des coïncidences troublantes entre ces diverses couches narratives. Elles donnent naissance à un nouveau contexte. En utilisant le langage et en faisant aboutir sa fiction, le narrateur découvre ce qu’il a longtemps occulté. Et cette cruelle vérité, qu’il ne s’est jamais véritablement avouée, se révèle brutalement à travers l’acte d’écriture. Elle surprend le lecteur, mais surtout le narrateur lui-même qui prend pleinement conscience de sa situation par le récit qu’il crée. Est-ce le vide qui provoque l’écriture ? Ou, au contraire, est-ce l’écriture qui impose le vide ?

« La chute de l’homme », un livre à lire avec attention.

Carole Dubuis

Artiste

Sabine Dormond, auteur et présidente de l’association des écrivains vaudois, a enrichi la soirée par la lecture de quelque uns de ses textes inspirés de la thématique « la pragmatique du langage ». Nous l’en remercions chaleureusement.

Oeuvre

“La chute de l’homme”, Antonio Albanese, éditions l’Âge d’Homme

Œuvres citées lors de la soirée :

« Si par une nuit d’hiver un voyageur… », Italo Calvino

« Un cabinet d’amateurs », Georges Perec





Soirée Tulalu!? du 7 mars avec Virgile Elias Gehrig

24 03 2011

Parler de ses peines, c’est déjà se consoler.

Albert Camus

 

Ne pas être seul, c’est envisager l’invisible.

Carole Dubuis

Poète, romancier et aphoriste, Virgile Elias Gehrig, 29 ans, a publié trois ouvrages aux éditions l’Age d’Homme. Une trilogie qui contient un roman Pas du tout Venise, un livre d’aphorismes, Soif et vertiges, et un recueil de poésie Par la serrure du jour.

Pour l’auteur, il s’agit d’une véritable de trilogie. S’inspirant de son père littéraire, Albert Camus, Virgile Elias Gehrig convoque plusieurs genres pour enrichir sa quête artistique. Au milieu de ses œuvres, deux thèmes fusionnels qui reviennent comme une obsession : le deuil et le désir. Les lignes de l’auteur sont empreintes de blessures fleuries, de dépressions joyeuses ou de dépouillement baroque. La douleur se transforme en sourire, l’écriture devient matricielle. La vie se nourrit du lait de la mort.

Dans le poème Danser sur ses vestiges, l’auteur encourage à construire le futur sur les souffrances du passé : adieu aux songes décapités sur le billot de l’absolu. Pour le poète valaisan,  nous sommes tous des chagrinés.  En lisant, en écrivant, en existant, la tristesse peut se changer en désir de vivre. Virgile Elias Gehrig le crie haut et fort : Désespérons, vivons, aimons.

Les mots de Virgile Elias Gherig réconfortent et secouent. Ils sont naïfs et cyniques. Sublimes qui, selon la définition, mêlent beauté et effroi. Sa poésie est pleine de sensualité et de pudeur. Ses aphorismes sont emplis de sagesse et de folie. Ils se contredisent sans arrêt, dévalorisant le cérébral au profit de l’expérience. C’est le but de cet ancien étudiant en philosophie, faire réfléchir : aphorisme veut dire « à côté de la définition ». Le but n’est pas de privilégier la raison, mais d’enrichir les points de vue. En effet, les réponses ne se trouvent pas dans la raison, mais dans les sens, soumis aux doutes. L’intelligence, c’est la faculté de comprendre l’autre. J’ai très peu de certitudes, avoue Virgile Elias Gehrig. Les écrivains ne sont-ils pas les amoureux de l’incertitude ? L’écriture recoud le passé, elle n’a pas la prétention de le restituer. La raison doit assumer son échec, tranche l’auteur. La poésie console ce qui reste d’elle.

Aujourd’hui, cet « athée mystique » prône l’écriture comme un « acte de foi ». Virgile Elias Gehrig, c’est avant tout un grand lecteur. Pour lui, la littérature est collective, elle n’est qu’une suite d’œuvres interdépendantes en perpétuelle gestation. Virgile Elias Gehrig est un érudit humble et curieux qui participe, avec talent, à la vaste quête littéraire universelle.

Carole Dubuis

Laurence Morisot, comédienne des soirées Tulalu!? a interprété le poème Je voudrais pas crever de Boris Vian.





Tulalu!? du 7 février avec Mary-Anna Barbey

9 02 2011

Une écriture qui soigne

“Ecrire, pour mieux se penser et panser le monde qui nous entoure.”

Laurence, comédienne de Tulalu!?

 

“Pionnière”. Le mot est lancé par Miguel, animateur de la soirée Tulalu!? lorsqu’il accueille Mary-Anna Barbey. Il y a trente et un ans, elle est la première à proposer des ateliers d’écriture, pratique plus commune dans son pays d’origine, les Etats-Unis, mais ignorée de la Suisse romande.

Au début, Mary-Anna Barbey est très vite accusée de faire de la “psychothérapie sauvage”. C’est la raison pour laquelle elle tient à présenter l’écriture comme un moyen de se soigner, mais pas comme une psychothérapie: “on va chez un thérapeute pour demander un traitement afin de se soigner et de redevenir “normal” alors que, dans le domaine de l’écriture, on utilise sa maladie pour créer quelque chose qui n’existait pas avant et on ne cherche pas à retourner à la “normale”.

Mary-Anna Barbey a travaillé avec des malades du cancer. “Toute maladie est une fracture d’existence”, dit-elle, “on passe dans un no man’s land temporel”. Selon l’auteure, les ateliers d’écriture encourageraient une remise en route des pendules et un espoir d’avenir qui redeviendrait possible. Au-delà de ces cas plus spécifiques, l’écriture serait un moyen de prendre soin de soi-même et des autres. Pour écrire, Nous étions deux coureurs de fond, Mary-Anna Barbey s’est inspirée de la maladie de son époux et du douloureux parcours vers la mort et le deuil. Dans la préface, elle insiste sur le fait qu’elle écrit aussi pour tous ceux qui devront passer par là. Il y a comme un souci préventif dans les oeuvres de Mary-Anna  Barbey, comme une volonté de partager une expérience, transformée par l’écriture, pour tenir compagnie ou rassurer les gens qui pourraient se retrouver dans des situations semblables.

Peut-être qu’il s’agit bel et bien d’un réel désir de partage qui se dégagerait aussi bien de ses livres, de ses ateliers d’écriture et de son implication au planning familial à l’époque ? Des domaines où il serait essentiel de dire ou d’écrire pour communiquer sur des sujets parfois épineux. Le sexe, la mort ou l’alcoolisme d’un parent dans son roman Afrique.

L’écriture de Mary-Anna Barbey a surtout la vocation de se comprendre et de se faire comprendre. Prendre soin de soi-même et “créer quelque chose qu’on est prêts à donner aux autres”. Telles sont les qualités principales de ses oeuvres dont la reine est sans doute la générosité.

Carole Dubuis

 

Ouvrage cité par l’auteure durant la soirée:

La santé totalitaire, de Roland Gori et Marie-José Del Valgo, publié aux éditions Champs d’Essais





Au sujet de la soirée Tulalu avec Patrice Duret

14 12 2010

Voyage intérieur vers l’impudeur poétique ?

“Mon ennemi, c’est moi.”

Alexandre Jollien cité par Christelle Meyer, comédienne des soirées  Tulalu!?

 

Fondateur  des Editions “Le Miel de l’Ours” en 2004, Patrice Duret était l’invité de Tulalu le 6 décembre dernier, au Verre à Pied.  Jacques Chessex, Mousse Boulanger et Georges Haldas…quelques noms des poètes à qui il a permis de s’exprimer au travers de petits recueils aussi précieux que des bijoux.

Or, ce soir-là, Patrice Duret n’est pas intervenu pour parler d’édition, mais de création. Car l’éditeur est avant tout auteur. Il sait aligner les mots avant de parcourir les lignes des autres. Ses trois livres, Décisif, Le Chevreuil et les Ravisseuses, sont édités aux Editions Zoé.

Trois ouvrages qui parlent de l’errance. Extérieure et intérieure.

A la suite d’un voyage, Patrice Duret est revenu avec son expérience et un carnet de notes. Ce journal, rempli de souvenirs, c’est une première matière brute qui servira à une écriture thérapeutique. Ensuite, il s’agit de façonner cette matière et de donner corps à cette expérience. D’imaginer en se distançant de ce qu’on a vécu.

Patrice Duret a décidé de raconter ces périples personnels. Dans ses histoires, on touche à l’autobiographie, au privé et à l’intime. Mais la justesse des sentiments décrits et la poésie qui accompagne ses récits apporte une touche universelle à ses oeuvres.”Le voyage, c’est surtout un exil intérieur”, précise notre invité. Un transit, raconté par les mots, qui engendre une destruction de la réalité pour bâtir une nouvelle réalité.

Les autres récits sur le même thème du voyage, par exemple “Le poisson-scorpion” de Nicolas Bouvier ou “Voyage au bout de la nuit” de Céline, racontent des voyages initiatiques, mais jamais d’un point de vue égocentrique ou privé. Parler de l’intime, est-ce devenu un luxe de notre société actuelle ? “Frida” de Mélanie Chappuis, également invitée lors d’une soirée Tulalu!?, parlait des doutes amoureux et tortueux d’une femme de trente ans. Blaise Hofmann, de passager à Tulalu!? il y a quelques mois,  présentait “L’assoiffée”. Ce récit décrivait le monde intérieur de Berthe partant à bicyclette pour aller à sa rencontre. Des romans qui osent donc insister sur l’importance des sentiments. Mais faut-il être une femme ou écrire au nom de l’une d’entre elle pour avoir le droit de parler d’intimité ? Patrice Duret ne se gêne pas pour explorer son intériorité ou pour exprimer la part féminine qui l’habite. A cette sensibilité s’ajoute un besoin de jouer avec les limites. Dans le passé, il y avait les choses qu’il ne fallait pas mentionner. Et, souvent, la première chose qu’on ne nommait pas, c’était soi-même en tant qu’individu. En réaction, l’auteur genevois parle de ses états d’âme, de son intimité et joue avec les limites de l’impudeur. Dans Les Ravisseuses, un couple d’amants se réfugie au pied d’un orgue pour se confondre dans un moment d’amour. Une vieille bigote interrompt la romance. Le temps pour l’auteur d’avorter la fin de sa description. Soulageant le lecteur ou titillant une imagination encore plus vive ? Garde-fou de la pudeur ou arme puissante de l’impudeur ? Peut-être les deux.

Tulalu!? est ravi d’avoir accueilli un auteur qui assume sa sensibilité au travers d’une écriture puissamment intelligente. Ses livres sont inspirés par une sincérité délicatement saupoudrée sur le papier.

Carole Dubuis

 

 

 








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