Compte-rendu de la soirée du 7 juin avec Marie-Jeanne Urech au Verre à Pied, Lausanne

30 06 2010

« Le surréalisme ne se veut pas une nouvelle école artistique, mais un moyen de connaissances jusqu’alors inexplorées : le rêve, l’inconscient, la folie, les états hallucinatoires…tout ce qui ne relève pas de la logique. »

Philippe Nadeau

Baselitz ou l'art de renverser le réel ?

La soirée commence à 20h30 au Verre à Pied à Lausanne. Une trentaine de personnes ont répondu présent. Tulalu !? investira désormais cet espace pour présenter ses futures soirées littéraires.

Introduction surréaliste

Le surréalisme est un mouvement littéraire et artistique qui naît après la Première Guerre mondiale, en 1924, avec la publication du premier manifeste surréaliste par André Breton, médecin psychiatre devenu auteur. En résumé, voici quelques buts incontournables de ce manifeste :

-          Faire l’éloge de l’imagination : il s’agit de libérer l’imaginaire, de le réhabiliter dans la société, de le poser comme thème principal de l’œuvre

-          Contrarier les œuvres réalistes de l’époque. Pour Breton, le rêve ne doit plus rester caché dans l’inconscient, mais le rêve et la réalité doivent être traités sur pied d’égalité.

-          Dénoncer la logique des sentiments : mettre le merveilleux et le fantastique en avant ainsi que ce qui concerne l’individu. Le sens commun est alors totalement remis en question ; le surréalisme est profondément anti-conformiste

-          Revendiquer la liberté de l’homme : maintenir une sorte d’anarchie quotidienne

-          Faire taire la volonté : l’inconscient devient prioritaire (par exemple, les surréalistes croyaient à l’écriture automatique, le fait d’écrire tout ce qui leur passait par la tête sans censure aucune, sans travail au préalable, comme pour libérer l’inconscient à travers la plume).

Le surréalisme a touché la littérature, l’art et le cinéma. Les plus grandes figures du surréalisme sont  les écrivains André Breton, Louis Aragon, les peintres Salvador Dali, De Chirico ou encore Mirù et Luis Bunuel,  représentant du cinéma surréaliste.

Le mouvement a connu son apogée dans les années 30 et s’est pratiquement éteint durant la Seconde Guerre mondiale. Malgré quelques tentatives d’après guerre pour le faire renaître, il meurt définitivement avec la mort de Breton en 1966. Son digne successeur pourrait être bien être l’absurde avec Ionesco ou Beckett.

Le « sur-réalisme » de M.-J. Urech

Marie-Jeanne ne s’apparente pas au mouvement surréaliste. Quand elle décrit ses Å“uvres, elle parle de « surréalisme » dans le sens où les histoires qui composent ses nouvelles sont d’ordre « loufoque, fantastique ou merveilleux ». Pourtant, c’est, paradoxalement, de la réalité que s’inspire cet auteur. Toutes ses fictions sont issues d’un fait divers. Les fameuses vaches qui volent dans le ciel (dans la lecture qu’elle a faite devant l’assemblée le 7 juin) sont le résultat d’une énorme vache Milka que l’écrivain a aperçu dans le ciel alors qu’elle voyageait en train. S’inspirant d’une anecdote originale, Marie-Jeanne Urech se plaît à réinventer une nouvelle réalité : « Et si les vaches volaient donc…quelles en seraient les conséquences ? ».

Marie-Jeanne Urech essaie de décrire une « sur-réalité » qui obéirait à ses propres règles, de mettre en mots un rêve qui s’avère finalement totalement logique dans son absurdité. Il ne s’agit donc pas d’écriture automatique, d’inconscient qui prendrait le pas sur la réalité, tentant de donner à l’imagination, au rêve et à la folie, une place plus dominante. Il s’agit juste, pour le lecteur, de s’émanciper du concret qu’il connaît et d’accepter de jouer dans une autre réalité tout aussi logiquement structurée. Une foule de détails accompagne les histoires de Marie-Jeanne Urech. C’est pour mieux entrer dans la fiction, lecteurs ! Oubliez, vous les têtes en l’air, de lire une ligne de ses nouvelles ou romans sans concentration. Vous vous perdrez ! Marie-Jeanne Urech est exigeante avec le lecteur ; il doit suivre le chemin sur lequel il est sans détourner son attention ! Selon certains articles scientifiques qu’on ne citera pas ici, le monde serait constitué de plusieurs réalités…Pour Marie-Jeanne Urech, il s’agit de « les créer avant de les découvrir. »

Boris Vian : une source d’inspiration

Néologismes, jeux de mots, anti-conformisme, anti-cléricalisme autant de traits communs qui caractérisent « L’écume des jours » ainsi que les ouvrages de Marie-Jeanne Urech. Boris Vian, qui a écrit pendant la période surréaliste, mais qu’on n’a jamais véritablement pu classer dans un mouvement. Marie-Jeanne qui, profondément admirative de Boris Vian, a choisi de prendre tous les détours “sur-réalistes” possibles et imaginables pour nous conduire à la conclusion suivante : c’est peut-être bien notre réalité qui cloche ou qui manque de sens. Derrière le choix du “sur-réalisme”, l’auteur nous démontre donc comme s’évader d’une société, comment la voir de haut pour mieux en révéler l’absurdité, le non-sens et comment, finalement, s’en détacher en acquérant un point de vue critique. La réalité est donc déformée, mais le fait « sur-réaliste » est bel et bien décrit de façon réaliste.

Performance par Christelle Meyer

A l’occasion de la soirée Tulalu !? consacrée à Marie-Jeanne Urech, nous avons accueilli une jeune comédienne auteur d’un « one woman no show ». Christelle Meyer s’est associée, le temps d’une soirée, à l’équipe Tulalu !? et a offert une prestation très applaudie du public. Mêlant des passages de son spectacle à des réflexions sur sa lecture de Marie-Jeanne Urech, la jeune femme a donné une représentation fine, drôle et enthousiaste qui a conquis le public et agrémenté la soirée d’une animation originale.

Extraits inspirés de L’Amiral des eaux usées de Marie-Jeanne Urech par Christelle Meyer :

« Le sur-réalisme ! Le réalisme, je ne suis pas sûre que je sache le voir alors le surréalisme ? »

Vous trouverez plus d’informations sur son site.

Tulalu !?, un défi culturel

La soirée Tulalu !? a permis de créer des interactions entre l’auteur et le public. Or, dans ce public, il faut relever la présence d’autres écrivains, de comédiens et de metteurs en scène. Un débat a donc eu lieu autour des écrits de Marie-Jeanne Urech. Quelqu’un a même suggéré qu’il faudrait mettre ses nouvelles en scène…Tulalu !? a commencé à relever son défi :  créer à long terme un espace d’échange artistique et culturel autour de la littérature en Suisse romande. Nous nous réjouissons d’accueillir de nouveaux auteurs et de continuer à enrichir nos rencontres de performances artistiques diverses.

Edition spéciale rentrée, le 23 août

Le 23 août prochain, nous accueillerons Yves Delay, ancien professeur au Gymnase de Beaulieu et médiateur dans cet établissement pendant très longtemps. Nous le recevrons à l’occasion de la parution de son livre « Une histoire d’amour » qui aborde le métier d’enseignant sous un angle original : celui du cœur. Le livre, contenant une foule d’anecdotes sur les élèves, révèle aussi les méthodes d’enseignement de ce professeur : original, percutant et hors normes. Ce livre parle de l’amour du métier, de l’amour de la jeunesse, de l’amour de la vie.

Recherche collaborateurs motivés

Tulalu !?  cherche à agrandir son équipe de collaborateurs ! Vous avez envie de vous investir dans ce projet ? C’est avec plaisir que nous vous accueillerons !

Laissez-nous un message sur le blog ou contactez Miguel au 079 791 92 43

Carole Dubuis





Extrait de la performance sur M.-J. Urech, juin 2010 par Christelle Meyer

19 06 2010

http://www.critoucour.ch/

Ecrire sur le surréalisme…

Déjà que le réalisme, j’en suis pas sûre…

Mais le surréalisme ???…

« Dessus le réalisme ? »

Dans quoi me suis-je embarquée ?

Y’en a qui commence à lire par amour

Moi je commence à lire par le surréalisme…

Oui, le dernier livre qui s’est trouvé sur ma table de nuit devait-être « Boule et Bil en vacances à la mer »…

J’exagère un peu, mais pas loin…

Je passe donc en 20 ans de : «- Oh Bill, ne mange pas mes nouvelle basketts Convers »

À :

«  Les parents étaient présentables.

Le bébé allait arriver d’une minute à l’autre.

La sage-femme avait disparu dans l’entre-jambe.

« Je le vois ! » cria-t-elle triomphalement.

Le père voulu s’approcher. La fée le repoussa d’un coup de baguette. Il ne fait pas partie des figures merveilleuses qui assurent en bon départ dans la vie.

« Je le vois ! il est très mignon ! Félicitations aux parents, il a ses cinq orteils.

-          Cinq orteils ? répéta Georges incrédule.

-          C’est un joli petit pied » précisa-t-elle.

Laitue était rassurée. Le bébé avait u joli petit pied. C’était déjà ça. Malgré un sentiment de grande faiblesse, elle serra les poings et poussa de toutes ses forces pour qu’il ait également une jolie petite tête. Le sang coulait abondamment. Le joli petit pied gigottait furieusement pour s’extraire de sa gaine sous le regard émerveillé de la fée.

« on devrait voir sa tête ! » s’impatienta le père

La sage-femme consulta sa montre.

« En effet ! Il est timide, ce petit.

- C’est un garçon ? demande la mère d’une voix à peine audible.

- C’est encore trop tôt pour le dire. Il faut attendre le deuxième pied… »

extrait sorti de L’amiral des eaux usées, la baguette magique, pages 80-81.

C’est vrai que le saut est grand…

Je fais peu de chose dans la dentelle comme on dit…

Quoique..

Entre Boule et Cyprien, il n’y a qu’un pas….

Marie-Jeanne Urech…

J’avais jamais entendu parlé…

Connaissais pas….

Bon, vous allez me dire, au vue de ma culture litéraire de l’époque…j’avais de la marge…

Boule avait retrouvé ses pompes et Cyprien ses lucioles…

Le surréalisme ???…

Ne serait-ce pas des bouts de vie de tous les jours ???

Genre :  – Bonsoir, y’é m’appelle Miguel, et yé souhaiterais que fassiez quelque chose à propos du surréalisme… En effet, à l’occasion d’un café literaire au verre à pied, ce lundi 7 juin à 20h30, « tulalu, ma mon bied, y’é té propose, et au vue de sé qué tou fais théâtrallement, de crrréer « quelque chose » sur, à-propos del sourréalismo ?… »

Le surréalisme….

Déjà que le réalisme c’est pas forcément c’qu’on croit, c’qu’on voit

Mais alors le surréalisme ?

C’est encore moins que c’qu’on voit, croit ?

Ou plus ?

Si c’est encore moins que c’qu’on voit, croit, ca veut dire qu’on voit, croit djà trop ?

Ou pas assez ?

Et si on voit, croit plus que c’on croit, voit,

Et ben pour l’instant on y voit, croit, pas grand chose donc ?

Le surréalisme ???

Plus que le réalisme ?

En dessus ?

Dessus le réalisme ?

Je suis dans le réalisme

Je suis sur le réalisme

Je m’assieds dessus ce réalisme-ci,

Je m’assois dessus ce réalisme-là.

A 25 ans j’ai découvert le Petit Prince,

N’était-ce pas d’ailleurs mes premiers pas vers le surréalisme ?

Bien oui, un p’tit gamin blond qui cause à une rose, ça vaut Madame Hume qui appelle son aspirateur «  Mon Chat »….





Pierre Michon à Rumine le 23 avril à l’occasion de la journée internationale du livre et du droit d’auteur

6 05 2010

“Il me semble que nous subissons aujourd’hui une séduction de l’émotion présente, qui entraîne une régression de la capacité de mémoire. Nous n’arrivons plus à faire référence aux époques antérieures.”

Jean Starobinski

La bibliothèque de l’enfance

Pierre Michon a pris la parole à Rumine, le 23 avril passé, pour aborder sa conception de la bibliothèque idéale. Enfant, il avoue que celle qu’il côtoie est relativement restreinte. Sa mère, institutrice, possède toutefois les volumes de Proust. Mais cela agit comme « repoussoir » sur le jeune garçon. « Il y avait trop de volumes », raconte-t-il. Plus tard, il découvre Kipling qu’il qualifie de « merveille », il dévore Arthur Rimbaud et il entreprend une thèse sur Antonin Artaud.

De la littérature en béton

D’entrée de jeu, Pierre Michon l’affirme : « J’aime la littérature en béton, la marmoréenne, la monumentale, mais pas tellement, je dois le dire, l’intimiste. » Qu’est-ce qu’une œuvre monumentale ? « En attendant Godot » de Becket, les écrits de Breton et, toujours, Antonin Artaud. Et quel meilleur compagnon du marmoréen que le comique ? « Un vrai littérateur peut faire rire », annonce Pierre Michon.

Se vouer au culte des héros

Il y a quelque chose de fascinant chez Arthur Rimbaud. C’est ce refus ponctuel social et familial. C’est cette adolescence qui ne s’évanouit jamais totalement et qui s’imprègne partout sous les traits de l’adulte. Pierre Michon idolâtre presque cette figure poétique. Il n’est pas le seul. Virgile Elias Gehrig, jeune auteur valaisan, proclame aussi cet attachement à ce symbole de l’éternelle jeunesse qui ne veut pas se confronter à la réalité ou plutôt qui ne veut pas s’y conforter. C’est souvent l’illusion de légèreté qui rend la littérature si profondément tragique ou monumentale. Rimbaud, ce sont les yeux de l’enfant qui essaient de conserver leur innocence tout en sachant qu’ils en ont déjà trop vu. C’est la persévérance dans le chaos pour trouver, malgré tout, un espoir. Pour Pierre Michon, aimer la littérature, « c’est se vouer au culte des héros ». Et son héros préféré, c’est certainement Rimbaud.

Dans la bibliothèque de Monsieur Michon…

On trouve…des ouvrages en grec et en latin. On tombe sur les « marmoréens du XIXe siècle ». Flaubert surtout car, au fond, il l’aime bien cette Madame Bovary Pierre Michon. On rencontre Constant, « Lens » de Schiller ainsi que Foucault, Lacan et Barthe. On peut emprunter un roman brésilien « Mon oncle le jaguar » ou relire « Un roi sans divertissement » de Giono. Il arrivera aussi qu’on y lise quelques passages de la bible. Après tout, suggère l’auteur en riant, « le comble de l’épopée, c’est bien la bible ! ».

Pierre Michon admire les monuments de la littérature, mais ses œuvres ne sont en rien engagées. « Avoir raison en littérature, c’est absurde ». Pas un soupçon de fierté mal placée chez Pierre Michon, qui, bien qu’il ne raffole pas de Sartre, le cite : « on entre dans la mort comme on entre dans un moulin ». Pierre Michon cherche ses mots, oublie ses références, aime le marbre tout en privilégiant l’envolée baroque et comique. Il ne se prend jamais au sérieux semblant prôner le memento mori tout en privilégiant le carpe diem. Jouissant de la puissance du verbe qui élève l’âme avec légèreté.

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien,

Mais l’amour infini me montera dans l’âme ;

Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,

Par la Nature, heureux- comme avec une femme.

Arthur Rimbaud, Sensation

Carole Dubuis





Conférence de Nancy Huston du 14 avril à l’UNIL

6 05 2010

«  Le poète ne s’est jamais contenté de conjectures, il sait que la réalité se dérobe toujours mais qu’il ne faut jamais renoncer à la questionner. Il dénonce de nombreuses actions humaines, comme nous l’avons vu, mais il n’a pas de solution, elle serait fausse d’ailleurs, péremptoire. C’est tragique !

Mathilde Landrain

Nancy Huston est l’auteur de Lignes de failles, œuvre qui a été adaptée au théâtre de la Grange de Dorigny au mois d’avril. De passage à Lausanne, l’écrivain a présenté ce livre, le contexte dans lequel elle l’a composé et, surtout, a abordé le thème de l’identité à travers deux mots : fierté et fidélité.

Identity card

Née dans l’Ouest du Canada, Nancy Huston précise qu’elle n’est pas fière de sa nationalité. Elle n’est pas fière non plus de sa religion, fruit de quantité de conversions de ses parents (en plus, avec le temps, elle est devenue athée !). L’auteur n’est pas fier non plus d’être mère. Comme elle le souligne « les mères fières d’être mères sont aussi horripilantes que les pires des machos. Cette fierté est le pire des fondamentalismes. » Ce sentiment, en effet, ne serait qu’une façon de s’affirmer en « je » pour prouver qu’on existe, qu’on a une identité, or, comme l’a écrit Romain Gary, nous avons tous « une responsabilité planétaire ». Nancy Huston cite aussi Térence : « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger. » La dramaturge qui a crée récemment Jocaste Reine, a changé d’école deux fois par an étant enfant. Ce sont ces aléas de la vie qui, selon elle, ont forgé son attention aux autres et sa vocation d’écrivain. Arrivée à la vingtaine en France, elle s’exprime aujourd’hui en français avec une précision honorable même si un souvenir d’accent pointe dans son discours. Parler dans une langue étrangère, pour elle, c’est salvateur. L’accent pousse à l’humilité. On ne maîtrise pas tout, on a encore des choses à apprendre. En somme, « il n’y a jamais de quoi être vraiment fier.», conclut l’auteur. Est-ce à dire que notre identité n’est jamais réellement définie ?

Si elle souligne le danger du « nous » qui est fier (en se référant aux Basques et au danger des panneaux indicateurs  en une seule langue ou, pire, en un dialecte), elle précise néanmoins qu’il est nécessaire d’être attaché à ses racines (et c’est bien naturel, non ?). Sans être fier, on peut être fidèle à ce qu’on a vécu. La véritable force, pour Nancy Huston, c’est de chérir un certain héritage tout en ayant le courage de le remettre sans cesse en question. Faire preuve de recul, c’est être conscient du milieu dans lequel on a grandi, de s’emparer de ce qui nous correspond dans ce schéma et de s’émanciper du reste pour se construire dans une individualité qui nous est propre. En somme, à l’image d’un spectre, il est utile d’avoir des préjugés (question de survie, héritée elle, de notre statut d’homo sapiens en danger.) En même temps, il faut être ouvert à autrui : langues, mentalités, autres nationalités. L’idéal est donc de trouver un juste milieu entre les deux. D’éviter la fierté au profit d’une fidélité sans pour autant se dissoudre dans l’Autre, dans le Cosmos, sans accepter tout et n’importe quoi. En résumé, entendre le monde sans oublier de s’écouter.

« La littérature a une mission civilisatrice ! »

Nancy Juston a surtout démontré, lors de son passage à l’UNIL, l’importance de la littérature dans cette thématique. Dans un roman ou dans une pièce de théâtre, on ne parle pas d’identité. Non. On parle d’identification. En les découvrant sur scène, en s’y exprimant, ils nous permettent de les comprendre et de se rapprocher fictivement de l’Autre. Pourquoi est-ce toujours plus facile de pleurer au théâtre alors qu’on reste parfois impassible en voyant le malheur réel d’une vague connaissance ? Est-ce encore un traumatisme de la catharsis qui nous rappelle que nous sommes au théâtre et que, quand nous sortirons de la salle, quelqu’un, en face de notre émoi, nous soufflera : « Ce n’est qu’une pièce, que de la fiction. » ? Non. C’est parce que la littérature ne pose pas l’idée d’un « nous fier », mais d’un « nous altruiste » issu d’un rapport étroit avec la littérature. Nancy Huston le confirme : « La littérature a une mission hautement civilisatrice ! ». Cela à condition bien sûr que le lecteur ou le spectateur accepte de la considérer comme révélatrice des maux de la société et manuel pratique pour les soigner.

Carole Dubuis





La femme auteur: de Madame de Genlis à Simone de Beauvoir

7 03 2010

A l’occasion de la soirée “Tulalu!?” du 8 mars prochain, j’avais envie de partager avec vous quelques réflexions sur le statut de la femme auteur à la lumière, tout d’abord, du récit  La femme auteur de Madame de Genlis et, ensuite, de La femme indépendante de Simone de Beauvoir. Entre cette nouvelle sentimentale datant du XVIIIe siècle et cette analyse étroite de la position de la femme dans les années 50, il est intéressant de constater que les mêmes questions sont soulevées dans les deux ouvrages même si, évidemment, le statut de la femme dans les années 50 ne peut plus être comparé à celui qu’il était deux siècles plus tôt.

La femme auteur de Madame de Genlis met en scène  Natalie,  jeune femme cultivée, vive et très créatrice qui se plaît à raconter toutes les situations qu’elle rencontre. Jamais animée par la prétention de publier ses ouvrages, elle écrit pour soulager sa curiosité et son imagination débordantes. Au début de l’histoire, elle est pourtant sévèrement mise en garde contre la publication de ses livres par sa soeur aînée: “Comment concilier tout ce mystère de délicatesse et de grâce, ce charme intéressant d’une douceur enchanteresse et d’une pudeur touchante avec des prétentions ambitieuses et l’éclatante profession de l’auteur ? Vous perdiez la bienveillance des femmes, l’appui des hommes, vous sortiriez de votre classe sans être admise dans la leur. Ils n’adopteront jamais une femme auteur à mérite égal, ils en seront plus jaloux que d’un homme (…) quel serait notre recours si nos protecteurs devenaient nos rivaux ? (…) La gloire pour nous c’est le bonheur; les épouses et les mères, voilà les véritables héroïnes.”

Suite à cet extrait, des questions se posent: pourquoi est-ce que l’homme ne peut considérer à mérite égal une femme auteur ? Et pourquoi une femme devrait-elle se contenter d’être l’héroïne de la sphère privée, assumant son rôle d’épouse et de mère au détriment d’une passion pour le monde, pour les mots ou pour l’art ? Le plus absurde n’est-il pas que ce conseil vienne d’une autre femme ? Au XVIIIe siècle, même Madame de Genlis, écrivain renommé, tient ce conseil avisé pour de la sagesse et donne au travers de La femme auteur une image négative de l’écrivain féminin. Natalie rencontre Germeuil dont elle tombe amoureuse. Ce dernier, séduit, mais engagé auprès d’une autre, laisse à Natalie une indépendance dont elle profite pour nourrir ses écrits. Son amour, qu’elle ne peut assouvir en public, devient un nouveau moteur pour ses réflexions, pour ses créations et la conforte dans une image idéalisée de leur duo. Pourtant, les choses évoluent quand Germeuil est enfin libre d’épouser Natalie. A ce moment-ci, l’auteur est amené à publier un ouvrage pour venir en aide financièrement à une famille dans le malheur. Son livre obtient le succès et condamne son couple. Germeuil aime toujours profondément son amie, mais il se sent trahi par sa renommée : “Il lui supposait un orgueil qu’elle n’eut jamais (…) Il lui semblait qu’en s’élevant, elle s’était éloignée de lui car il était toujours resté à sa place et elle avait abandonné la sienne par un essor rapide.” Outré que les qualités qu’il appréciait chez son amante soient désormais partagées avec le public, il renchérit: “Tout le monde vous connaît comme moi.” Possédés, les talents des femmes semblent être les trésors les plus chers du monde masculin, mais quand la femme jouit de la liberté d’épancher ses idées, l’homme n’a qu’une envie: remettre la femme à sa place. Aussi flatteur qu’encourageant quand les qualités de la femme lui sont vouées, il peut faire preuve de cruauté quand il sent que son pouvoir est menacé. Germeuil signe la fin de leur union avec des propos blessants envers les femmes : “Formées par leur sensibilité pour avoir une existence plus intéressante et moins égoïste que la nôtre, la gloire à moins d’exceptions très rares, au lieu d’être pour elles une possession personnelle, n’est presque toujours qu’un bien relatif; (…) elles l’empruntent et ne la donnent jamais; (…) n’est-ce pas juste que la gloire appartienne en propre à celui qui peut seul transmettre son nom et le laisser en héritage ?”.

Au XVIIIe siècle, il est donc pertinent de réaliser que les auteurs féminins écrivent sur l’impossible sérénité d’une femme qui aime les lettres. Tantôt chéries pour leurs esprits qui charment, tantôt haïes parce qu’elle souhaitent le propager, Madame de Genlis raconte comment, ne pouvant renier leur statut d’auteur, les écrivaines de ce siècle souffrent de ne pas se contenter d’être de simples mères et épouses et sont affublées de critiques pour leur soi-disant orgueilleuse entreprise. Au même siècle, “Corinne ou l’Italie” de Madame de Staël démontre à quel point la femme cultivée qui souhaite vivre de son art devient une paria et, paradoxalement, en premier, dans le regard de l’homme qui l’aime.

Faut-il blâmer les hommes pour leur incompréhension ? Faut-il leur en vouloir de nous avoir assujetties à une caste ? L’affirmer serait idiotement féministe et insensé d’autant plus que nous avons vu plus haut que si les hommes vivent mal le succès des femmes, les femmes elles-mêmes sont cruelles envers celles qui essaient de s’émanciper. Les femmes ne sont pas simplement dominées par les hommes, mais par un système complexe de représentations sociales perpétuées par les générations et par un inconscient collectif dont elles sont aussi bien les victimes que les propagatrices. Aujourd’hui encore, une femme qui réussit se sent coupable. Soit de faire mieux que son mari, soit de délaisser ses autres rôles ou encore d’avoir eu le courage de s’imposer en comparaison à toutes celles qui renoncent en se nourrissant de fatalité propre à l’historique de leur sexe. Il faut souligner que la femme a toujours été la protectrice de la famille, le refuge, la douceur qui console des âpretés du quotidien. Elle a toujours été, aussi, la force qui savait subir, concilier et harmoniser les éléments. En chinois, le caractère de la paix symbolise une femme travaillant sous son toit. Cette conception de la femme a longtemps permis la “paix des ménages.” Mais, malgré ses ressources, la femme est fatiguée, divisée, éreintée par ce rôle qui, bien qu’évoluant, ne cesse de se chercher. Si son statut est aujourd’hui reconnu, il ne cesse d’être remis en question et, pour réussir, la femme doit toujours prouver quelque chose. Elle souffre de ces conflits intérieurs. Etre une égale a longtemps été synonyme de renier sa féminité et de se comporter comme un homme. Pourtant, en se causant cette violence, la femme renie son essence: la féminité. Tiraillée entre cette nature qu’elle aimerait pleinement assumer et ses ambitions qu’elle ne veut pas enterrer, la femme s’épuise. Mais, est-ce qu’elle est la seule à souffrir de cette situation ? Faut-il, au contraire, percevoir une souffrance réciproque chez les deux sexes ? Cette idée peut sembler plus judicieuse.

En 1949, Simone de Beauvoir écrit “Le deuxième sexe”. Dans ce recueil, on trouve un chapitre sur La femme indépendante. En introduction, Sartre s’interroge sur la participation des femmes à une telle discrimination. Après tout, dans les années 50, après la Révolution industrielle, la femme a prouvé qu’elle pouvait gagner sa vie comme un homme, avoir un emploi et participer activement à la société. Qu’est-ce qui concrètement l’empêche de devenir l’égale de l’homme ? Elle le pourrait si elle le voulait ! Bien que cet argument soit arrangeant pour les hommes qui, pendant des siècles, ont maintenu la femme à sa place pour qu’elle ne déborde pas du cadre qu’ils avaient posé, il n’est pas non plus erroné. Qu’est-ce qui empêche la femme de devenir qui elle veut ? Actuellement, c’est souvent elle-même. C’est Simone de Beauvoir, qui, abordant le cas particulier de la femme de Lettres dans La femme indépendante donne une gifle aux femmes qui, souvent apeurées de changer leurs idées reçues, se contentent d’une vie médiocre parce que…après tout… « elles ne sont que des femmes ! ». Comme si cette évidence excusait leur paresse. « On ne naît pas femme, on le devient. »  écrit Simone de Beauvoir. Son ouvrage a la prétention de frapper au cÅ“ur de l’édifice des représentations collectives. Comme le précise Martine Reid, l’originalité du livre tient à l’ambition d’interroger aussi bien les sciences humaines que la littérature, puis de faire du « devenir femme », de l’enfance à la vieillesse, un objet de réflexion à par entière dans une perspective empruntée à la phénoménologie. Lévinas propose dans « Le Temps et l’Autre » que si l’homme est le Sujet, l’absolu, la femme est l’Autre. Or, Simone de Beauvoir pose quant à elle l’argument suivant :  « si les hommes acceptaient d’aimer au lieu d’une esclave une semblable – comme le font d’ailleurs ceux d’entre eux qui sont à la fois dénués d’arrogance et de complexe d’infériorité – les femmes seraient beaucoup moins hantées par le souci de leur féminité. (…) Le problème de la femme indépendante, c’est qu’elle ne s’est pas résignée, elle lutte ». Ce combat renforce l’idée d’altérité entre les deux sexes. Dans le défi, la femme s’épuise. « Le problème, quand elle souhaite une histoire, une aventure, où elle puisse engager son cÅ“ur avec son corps, c’est de rencontrer un homme qu’elle puisse considérer comme un égal sans qu’il se regarde comme supérieur. (…) Dès qu’il y a chez l’homme et la femme un peu de modestie et quelque générosité, les idées de victoire et de défaite s’abolissent : l’acte d’amour devient un libre échange. (…) Or, rares sont en vérité les femmes qui savent créer avec leur partenaire un libre rapport ; elles se forgent elles-mêmes des chaînes dont l’homme ne souhaite pas les charger. ».

En somme, la femme qui a en héritage le souvenir de la supériorité des hommes sera souvent tiraillée entre l’envie de s’affirmer et celle de s’effacer devant lui. Quel serait donc le remède à un tel automatisme ? Comment briser cette dualité qui ne s’équilibre plus du tout ? Et spécialement chez la femme qui souhaite s’accomplir ? Comment peut-elle trouver son harmonie ? Beauvoir répond : l’oubli de soi. « Mais pour s’oublier, il faut d’abord être solidement assuré qu’on s’est d’ores et déjà trouvé. » La femme souffre encore de passivité. Si elle soupçonne qu’elle a quelque talent, elle pensera qu’elle est un auteur et que son Å“uvre s’écrira toute seule à la lumière de son esprit. Même la femme la plus indépendante attend qu’on vienne la chercher, qu’on la découvre, qu’on la sauve, qu’on l’aime (nous souffrons encore du syndrome de Walt Disney même si nous le nions). Comment affranchir la femme ? « C’est refuser de l’enfermer dans les rapports qu’elle soutient avec l’homme, mais non les nier. ». La femme indépendante souffre encore des séquelles de son parcours historique. Elle a presque honte de son audace. Elle a besoin de s’approprier le monde, d’agir pour y participer, d’y prendre place et de mettre son talent à profit pour exister. Par ce moyen, elle apprendra quelle est sa valeur, elle se sentira épanouie et sera plus à même d’aimer l’homme dans une relation dénuée de conflits. L’homme quant à lui, loin de la craindre, devrait apprendre à l’aimer pour ce qu’elle peut aussi apporter aux autres. Pour cela, il devra renoncer généreusement à sa possession et encourager  la femme. La liberté, l’oubli de soi et la confiance de l’homme seront un cocktail dynamique qui aidera la femme à conquérir sa place. Ainsi, elle ne sera plus l’Autre. Elle sera une autre si nécessairement complémentaire à un autre, l’homme.

Carole Dubuis








Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.